Francesca di Napoli Francesca, c’est d’abord un visage, un visage tanné par la vie, avec des entailles qui lui sont des rides, une couleur qui traduit son pays, un souffle qui montre qu’elle est là. Ses yeux clairs sont un reflet de la mer qui l’entoure. Francesca ne dit rien, elle observe, elle vous observe quand vous lui passez devant et ne dit toujours rien. Pas un mot, pas un soupire, elle est là sur son banc avec le soleil au coin de l’œil. Le pays lui a rendu mérite, mais le temps ne lui rendra pas son fils, ni son mari ; mais elle est là pour guetter, elle guette comme vous attendez vos enfants. Mais personne ne vient et personne ne viendra plus. Du matin au soir, elle se met sur son banc d’un vert délavé, ses 2 mains sur sa canne et regarde au loin. Seul le soir lui arrache sa posture. Le bruit de sa canne résonne comme le carillon du village, il est de 24 coups à 19h00 le soir et autant de coups le matin. Rien ne la perturbe, elle est le gardien de la mémoire collective, de l’idée que le pays devait rester debout. Et il l’est resté, au détriment de son avenir, qui est son passé, si lourd à porter.
Le Combat intérieur La tête me serre, mon cœur bat mal, mes tempes sont lourdes, les bruits m’insupportent. Je ferme un instant les yeux, cherche une position mais c’est la douleur qui me ronge. Je ne la trouve pas. Je guette un deuxième souffle, je ne veux plus rien entendre, je souhaite couler, m’enfoncer, partir. Refermer les yeux et je vois cette souffrance qui ne s’arrête plus, ne plus penser, s’évader de son corps, guetter des éléments positifs; mais mon crane tape et retape. Retrouver une position, ne pas gémir, supporter cette résonnance intérieure. Mes mains tremblent, mon corps se crispe. Je croise ma tête torturée dans la glace, je m’asperge d‘eau : son ruissellement me donne un répit passager. Mes muscles tremblent, j’ai froid et j’ai chaud, je guette le temps qui ne passe pas assez vite, des larmes coulent, malgré moi. Elles viennent du fond de moi. Je ne maitrise plus rien. Ma mâchoire est serrée, toutes les rumeurs et clameurs de la vie qui m’entourent me reviennent sans cesse et me martyrisent. Tenir, passer le cap, tenir encore … Mes poings sont fermés, je suis allongé, je suis moite, laissez moi mourir. Je ne bouge plus, éviter que le mal se propage, juste l’isoler, penser à autre chose et ne rien regarder. Encore un instant et encore un autre. Essayer d’en rigoler, imaginer de vivre sans et mon cerveau s’embrume devant cette cruelle réalité. Je ne suis pas au bout, aucune amélioration, je redresse mes jambes, écarte les bras. Mais tuez moi, n’attendez pas, tuez moi maintenant. L’étau est présent et rien ne le relâche, accordez moi une amélioration, juste un instant. Personne n’entend, je suis seul en face de mon mal. J’ai encore gagné le droit d’espérer, un autre instant vient de se passer, mais l’horizon a gardé cette même couleur sombre, l’espoir est mince. Ma tête me serre toujours. J’aimerais clamer cette injustice et revendiquer le droit d’y mettre un terme. Je m’asperge d’eau à nouveau, je me mets un gant humide sur le visage, je trouve une position. Insoluble situation. Si je pouvais au moins dormir, ma tête vagabonde entre le désespoir et l’horloge.Tenir, tenir, tenir …J’ai la gorge sèche. Je cherche des points de soulagement, refaire des gestes, masser, inventer des remèdes naturels …Tout est illusoire. Le soir, je m’effondre dans un coma salvateur. Je suis au bout. La vie reprend le lendemain avec des couleurs pastels, les sons sont joyeux, l’air est vif, les cris d’enfants sont la vie, les personnes que vous retrouvez paraissent vous sourire. Et si hier n’était qu’un cauchemar.
La Maison du Canal
C'était une journée d'automne, pourtant on était en janvier, et le vent "qui rend fou" balayait tout ce qui s'hérissait sur son passage. La maison du canal, on l'a trouvé par hasard, au détour du canal du midi, une porte d'un vert passé claquait, deux fenêtres étaient ouvertes et ne bougeaient pas, du moins plus. Vestiges du temps, d'une vie passée, d'une mort annoncée. Ancrée dans ma mémoire, cette maison au fil de l'eau, qui coulait de tristesse et qui peut-être nous attendait. Nous l'avons aimé en la voyant, en entendant ces rires résonnés à l'intérieur, cet extérieur rénové et cette vie retrouvée. Nous avons foulé son sol, violé sa majestuosité et senti une sensation étrange. Maigre bricoleur devant l'éternel, une force s'est dressée en nous, notre destin était annoncé. Canal de nos rêves, nous aimons le bruit de l'écluse, du rugissement de l'eau, du glissement furtif des bateaux, des feuilles qui tourbillonnent et viennent combler le maigre lit fluvial. Cette odeur de frais, nous l'avions adopté. Nous l'avons imaginé ouverte à tous avec une possibilité pour chacun de trouver un point de repère, un repaire des compagnons du canal, des plaisanciers qui viendraient trouver un réconfort, un peu de chaleur humaine, un brin de discussion ou tout simplement déguster les quelques bouteilles du domaine de derrière notre fière demeure, c'est à dire les quelques acres d'espace pour 1.000 ans d'imaginaire. Cette porte claque encore toutes les nuits dans nos rêves comme un appel sans cesse renouvelé, comme un enfant qui du fond de son malheur vous tend la main et vous demande un sourire, un brin de poésie, trois notes de musique. On se voyait un peu bohémiens, un peu romantiques, un peu humanistes, et on nous traitait de l'autre coté de la route de la pire espèce, de celle que l' on dénonce car elle dérange, du moins celle qui dépareille. Nous nous rappelons de ces moments, où réveillés par le soleil, nous prolongions notre léthargie en lézardant sur ces escaliers; des instants également du soir où nos conversations résonnaient dans le bois et s'évaporaient... Ce fût en été, nous nous sommes absentés et au retour, notre petit pont qui nous reliait à la terre ferme avait rendu l'âme, notre coeur fût long à s'en remettre. Le bruit du marteau retentit souvent, celui de l'espoir a depuis longtemps disparu. Notre maison du canal, que tu nous manques...
Le regard creux Un regard creux profond, c’était ce regard qu’il m’avait lancé. Sans sourire, ni expression, il m’avait glacé puis terrifié. Notre affrontement facial s’était terminé par un abandon, de ma part. Je me suis détourné par horreur, par effroi … … et surtout par lâcheté. Lui comme moi, nous représentions chacun une catégorie, chacun un monde, chacun une approche de la vie. Et pourtant nous ne voulions endosser ni ces envies, ni ces caricatures. J’aurais eu envie ensuite qu’il me tende la main, qu’il me prenne dans ses bras, qu’il me blottisse sur son corps, mais ce fut vain. Je ne sus lui montrer. Je le regretterai plus tard, pendant longtemps, du moins autant que ma mémoire ne me fit défaut. Je ne sais pourquoi cette image m’obsède et m’envahit l’esprit depuis ces si nombreuses années, mais cela a été un tournant de ma vie, plus qu’un évènement anodin et que l’on se force à oublier. Elle me réveille plus qu’elle ne m’interpelle, elle me suit plus qu’elle ne me surgit, elle me guette quand je me détourne d’elle. En fait, elle me dévore. J’ai ce regard en moi, au fond de moi, comme l’œil de bouddha qui vous suit. Il est inquisiteur, mais aussi libérateur de l’emprise du monde dans lequel je vis, du moins dans lequel je survis maintenant … … depuis. Je ne me suis jamais redevenu celui qui était parti là-bas, il m’est difficile de savoir dans quelle période j’ai été heureux, moment où l’idée du bonheur a pu m’effleurer. … l’ai-je été ? Je me traîne dans ma nouvelle peau, comme un envoûté qui porte un regard décalé d’une société d’auparavant. Rien ne me retient et pourtant tout me pousse à y retourner, pour savoir, pour comprendre, pour le retrouver. Et pour l’affronter enfin…Je n’y vais pas, je m’en veux. Je fais et redéfais mes maigres affaires. Un jour mon sac sera prêt et je partirais. Ce jour n’est pas arrivé, aujourd’hui, mon âme erre …… moi avec. Il me ronge, j’ai cette étrange impression parfois qu’il guide mes choix, mon raisonnement, et autoalimente ma pensée.J’ai essayé de le noyer en restant indéfiniment au fond de l’eau, j’ai essayé de le brûler avec une cigarette, j’ai essayé de l’exorciser en m’enveloppant dans de l’encens. Ces souffrances que je faisais subir à mon corps n’ont subi qu’à me faire du mal …… et cela ne m’a pas apaisé. Quand je ferme les yeux, une ombre m’apparaît de pleine face et me jette ce même regard. Je ne dors plus, je ne veux plus fermer les yeux, je ne veux plus le voir. L’apercevoir suffit à mon combat. Je deviens insomniaque, mes mouvements saccadés par mon manque de maîtrise de moi par toutes ces nuits et jours sans repos m’insupportent. Je ne veux plus me rencontrer, ni me croiser, ni me sentir. J’ai enlevé toutes traces de reflet dans mon appartement, un courant d’air est permanent chez moi. Ce besoin de purification, je ne le comprends pas. Je m’entoure de précautions divinatoires, je me suis débarrassé de tout ce qui est inutile. Je m’allonge à même le sol, prends des positions bibliques, cherche de l’apaisement. Et rien ne vient, rien ne me soulage de cette emprise. Mon habillement reflète cette métamorphose, il est le miroir de ce mal-être, de ce dérangement, diront certains. Mon visage est meurtri par tant d’excès de résistance, ma peau s’est tannée, mes mains se sont cambrées d’où surgissent des ongles mal entretenus.J’ai peint mes murs, du moins asperger les murs de couleurs. On retrouve les couleurs de la vie, des tons pastel de ceux de la violence. Et ces dernières teintes dominent celles de la sérénité. Un semblant d’arc-en-ciel … celui de mon esprit. C’est décidé, aujourd’hui mon sac sera fait pour la dernière fois. Il faut que je sache, j’ai décidé de partir … et de ne plus revenir. Ce sera lui ou moi. De toute façon, j’y resterai, je ne peux résister à cet appel. Quitte à en mourir !
Elle croyait qu’elle portait un prénom de chien A mes yeux, elle est née au bord d’un ascenseur, ce 2eme étage où je vis surgir un petit bout de fille avec ses dents toutes de travioles et sa coupe de cheveux au carré. Un petit cardigan bleu avec des grosses fleurs rouges. Je m’en rappelle, c’était hier ou presque, c’était il y a 10 ans. Elle me sauta dans les bras et ne me quitta plus jamais, du moins elles ne me quittèrent plus jamais, avec sa maman. J’avais joué sur son prénom et d’emblée sans aucune réflexion préalable, l’avais rebaptisé d’un diminutif, qui lui colla à la peau pour les nombreuses années suivantes. De mon statut de jeune célibataire, je me retrouva un peu papa, de cette grande fille haute d’à peine 7 ans et qui devint immédiatement le redoutable adversaire aux jeux les plus sérieux : puissance 4, les petits chevaux, le petit cochon sous le regard amusé de la personne qui partageait ma vie. Investis-toi et ne compte pas, donne tout, sois droit et juste, oublie son contexte : des mots, des leitmotivs pour endosser mon nouveau rôle. Longtemps, j’aurais aimé entendre le mot papa, non pas par rapport aux autres, mais parce que je me suis investi comme si. Je lui avais laissé le choix, elle avait été pour, fait une tentative, mais ce mot lui rappelait un parallèle douloureux, et elle abdiqua. Je compris mais resta un peu triste, un peu soulagé. Une cicatrice que l’on garde au fond de soi. A la naissance de ses frères, j’eu droit parfois à ce mot merveilleux, si naturel, quand elle parlait de moi à eux. C’est dans ces petites vexations quotidiennes, que je compris toute la douceur de l’utilisation du mot papy, que je trouvais si ringarde, enfant. Le regard que l’on porte sur son entourage évolue de manière perpétuelle.Elle aura vécu longtemps fille unique de notre coté, et elle aura été choyée comme un oisillon qui passe en permanence d’un nid familial à un autre destructeur. Elle semblait s’en faire une raison, et profiter de cette situation, même si elle en revenait avec parfois le regard étrange d’un enfant à qui on a voulu lui faire croire des situations.Pour être gai, elle l’était, mais sauvage ; elle était à l’état brut. Lorsque on essaya de l’habiller en fille modèle, elle porta ce nouveau plumage avec élégance, mais sans changer son mode de vie : le naturel. Le vouvoiement pour des personnes âgées lui était inconnu, le « non » lui était théorique, le fait de nous prévenir ou de communiquer avec nous ne lui traversait même pas la tête. A nous de s’organiser. Alors on jonglait avec la vie et ses quelques obligations dérisoires à ses yeux.Mais pour son regard rieur où on aurait plongé dedans tellement ils étaient bleus, tellement ils étaient grands, tellement ils étaient beaux; on s’organisait. Elle apprit rapidement que le mot démagogie n’était pas applicable dans notre « chez nous », tolérance oui. Pour être honnête, le fait de recevoir une claque sur les fesses quelques mois après lui sembla irréel. De ces quelques années de combat autour d’elle et pour son avenir, elle arriva à plein temps en laissant tout derrière, et plutôt que d’abandonner un fardeau pour se libérer; l’adolescence la frappa, du moins nous tomba dessus ! Ce qui nous renvoya à notre enfance.« Tout le monde croit que j’ai un prénom de chien » nous clame elle, maintenant…
Abandonnée sur une chaise longue, je savoure l’instant de solitude. Les fruits murissent en silence. Les oiseaux piaillent le bonheur de leurs œufs éclos. Les frelons fredonnent dans un vacarme tapageur. Les gendarmes sont à la fête sous le tilleul. Les roses diffusent leur parfum à qui veut l’humer. Dame Nature, sereine, se félicite de la prospérité de ce jardin. Et, pourtant, le cœur me serre la poitrine… La maison est silencieuse. La marelle dessinée à la craie appelle en vain un cloche-pied. La balle réclame sans succès le coup qui l’enverra prendre le large. A l’étage, les lits s’étirent et prennent leurs aises. Les pyjamas abandonnés célèbrent leur récente indépendance. Ce calme, savoureux maintenant, me sera pénible demain… Mes enfants sont partis. Je leur ai donné la moitié de mon cœur pour savourer leurs vacances loin de moi. Je reste avec l’autre moitié, exsangue et en manque de l’autre.
Aout, c’est la mi-aout, la vie fait une pause, le temps ralentit. Entre deux, le calme avant la tempête, le yin après le yang Je suis en vacances. Mon cœur, lui, en a assez des vacances. L’autoroute, Je suis en route vers ma vie de demain. Ma vie de demain par l’autoroute Je vais donc payer pour aller vers ma vie de demain Payer pour le bonheur Ma vie de demain, rêve-pas non plus. Tu as souvent espéré. A chaque rendez-vous, « c’est Lui ! ». Tu t’es bien tarté, pas bien dégourdie la fille. Cette fois, il s’appelle Louis, Ce sera Lui Louis. Enfin Et si cette fois, c’était la bonne. Je me sens déjà prêt de lui, Chaque mail échangé m’a rapproché de ses mains, de ses draps Le froissement de son blouson Mon cœur Enfin Que ta vie balance dans le soleil, que tu goutes à nouveau le miel Frôler ses lèvres Effleurer sa bouche A côté, ensemble When while the morning come, i wait in darkness so long Fini ce no mans land auquel tu es abonné depuis si longtemps, trop longtemps C’est ton tour, ma fille. C’est Lui Rêve pas non plus Doute, je doute. Je donne le ticket, je donne le billet Le péage est passé, Cette fois le parking Il pleuvine, un crachin, le mois d’aout est tristounet cette année Un mois que nos mails sont notre lien, notre liant, Une brève conversation au portable, Quelques photos échangées Une rencontre d’aujourd’hui. Je rentre dans le restaurant, il est là. Comme convenu, attablé. Il a commandé une bouteille d’eau, quelle drôle d’idée. New age ? Il est bien mieux que sur les photos. Raffiné, limite réservé. Mon cœur ne t’emballe pas tout de suite. Et puis m…. Il me plait Je fonds, je me liquéfie, je me disloque. Ce sourire. Ses mains. Son regard. Il m’envisage, c’est sûr. Il n’a pas envie d’être sage. « Bonjour, c’est Julie, Tu es louis ? » Quelle banalité ! Limite cruche, ma fille. Une bise amicale, dans une brize Allure homme Sport. Louis est tout embaumé. Dans sa petite veste noire, comme un paquet cadeau. Louis est mon cadeau. Ma friandise ? wait. Mon homme. J’ai dit mon homme.
J’aurais tellement aimé qu’elle me regarde Qu’elle me regarde juste une fois J’aurais tellement aimé voir du bonheur dans ses yeux J’aurais aimé en voir ses yeux plissés Savoir que ses petites rides lui inondent son sourire J’avais tellement voulu lui faire partager Lui montrer toute la beauté de lieux simples La grandeur de l’effort La générosité de la vie La splendeur de ces étendues La magnificence de ces paysages La pureté de mes montagnes La facilité des voyages J’aurais tellement aimé lui donner la main Pour lui faire franchir la première marche de ma grande muraille J’aurais voulu l’accueillir lors de son dernier pas tout en haut Rien n’avait été fait pour elle mais tout était partageable Tout l’attendait Et tout restait en suspens J’aurais aimé qu’elle s’endorme contre moi Savoir que le vol nous y emmenait J’aurais aimé la voir se réveiller dans un lieu que nul ne connait Que personne n’aurait foulé J’aurais aimé savoir qu’elle était là Que ses pas emboitent les miens J’aurais aimé qu’elle sache que l’important est d’exister à ses yeux Je fais tout ça aussi un peu pour elle Je fais tout ça pour qu’une fois, une seule, elle détourne son regard azur vers moi La vie est un songe …
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