Le dernier berger de la bérarde
Daïna, la yourte au fin fond de la vallée du delta Daïna, c’est un petit homme que la vie a courbé. Lorsque je l’ai rencontré, il m’a jaugé de son regard perçant. Lui demander son âge aurait paru déplacé, mais sa vie entière est inscrite sur son visage, ses douleurs, son savoir, sa connaissance pour laquelle nous avions bravé ces montagnes verdoyantes afin de le rencontrer. Au gré des rivières, des vallées, des ponts de pierre et des champs en jachère et en pâturage dans lesquels vaches et yaks prennent leurs aises, nous avons chevauché cinq jours durant. On venait voit Daïna, l’homme qui habite dans la yourte au fin fond de la vallée du delta… A l’observer, nul n’aurait pensé qu’il était l’homme providentiel que je recherchais et pour qui j’avais embarqué plein d’espoir dans cet aéroport tout au loin pour atterrir à Oulan bator, à douze vallées de sa yourte. Le compte à rebours de ma vie me donnait une précipitation à laquelle Daïna ne voulut pas répondre. Il me tourna le dos et me laissa coi devant sa maison faite de bouses séchées et de branches d’arbres. J’aurais voulu qu’il me regarde, qu’il m’observe, qu’il guérisse mon âme, mon mal, mais il n’en fit rien. Il se retourna pour vaquer à sa vie, laissant la mienne se consumer plus vite que la sienne. Daïna cet homme vêtu de peaux et qui probablement survivait comme un animal dans cette vallée disparut pour ce soir et nous fumes quitte de trouver abri dans le village adjacent. Avec un plat de riz, accompagné d’un morceau de viande séchée et de fromage de lait de yak pour repas et une couche de paille pour lit, j’ai mal dormi. Daïna me hantait. On m’a parlé de Daïna, sa réputation dépasse la vallée et ses montagnes. Daïna a la foi, une force intérieure qui lui confère le pouvoir de voir clair.Il est pur comme le lieu, sain comme son environnement. J’ai besoin de lui, mais lui ne s’en préoccupe pas.Nos sommes venus tous les jours à sa rencontre et il n’a jamais prêté attention. Nous avons essayé de l’acheter, sauvé : j’étais devenu un homme en paix. Mes maux n’étaient qu’illusions. J’ai décidé de rester là-de le soudoyer, de l’appâter. Sans aucun résultat…Il était libre. Il s’occupait de ses troupeaux, des événements qui l’entouraient. Jamais il n’a porté un regard sur nous. Nous étions transparents, inexistants dans sa vie et pourtant nous étions là, venus pour lui.Un matin au détour d’un marécage sur le chemin de sa yourte, je tombai de cheval, mon corps ayant accumulé, depuis trop longtemps, de faiblesses. Mes yeux ne s’ouvraient plus, mes mains étaient raides et seule la mort me guettait.J’ai senti son souffle sur mon visage : il m’a redressé, appuyé contre un rocher et m’a demandé d’ouvrir les yeux.Il a apposé ses mains sur les miennes, du moins il les a effleurées. Il s’est agenouillé devant moi et il m’a regardé droit dans les yeux, intensément, je le sentais. Je n’ai pas baissé le regard, j’ai arrêté les battements de paupières et j’ai senti en moi une force nouvelle, un courant électrique qui m’a traversé le corps et m’a régénéré. Je me suis effondré immédiatement. Certains parleront d’un coma. Lorsque je me suis réveillé, j’étais dans une pièce dont les murs étaient noirs du fait du matériau choisi pour sa construction. La neige tombait devant cette fenêtre ouverte et un courant d’air frais me cinglait le visage.J’ai ouvert les mains devant mes yeux. Mes bras semblaient amaigris. En touchant mon visage, j’ai senti une longue barbe qui l’avait envahi. J’étais vêtu de mes habits mais une robe de couleur pastel était en évidence sur un tabouret. Elle était pliée et m’attendait.Je l’ai enfilé en prenant soin d’abandonner mes anciens vêtements, alors dans un état proche des haillons.Toute mon énergie m’avait abandonnée et j’ai dû réunir ce qu’il en restait pour m’extraire de cette pièce. Mes yeux ont été frappés par la luminosité d’hiver qui s’offrait à moi.Le froid m’a saisi le front, mais il m’a fait du bien. Devant moi, se trouvait une petite cour. Un dédale de chemin en partait des quatre cotés. Je me suis engouffré dans l’un d’eux. Mes pas créaient des traces dans la neige légère qui jonchait le sol. En franchissant cette porte faite de pierres de taille et de bois lourd et travaillé m’est apparu un jardin d’Eden. J’ai décidé d’interrompre ma progression pour explorer une autre voie. Je cherchais un congénère, une vie. J’avais envie de me restaurer. J’avais besoin de voir un visage familier. Je suis reparti par la cour puis j’ai choisi un autre chemin pour tomber sur un petit homme. J’ai pensé à Daïna, mais celui-ci n’avait pas son gabarit. Il m’a juste souri. Il était habillé d’une robe identique à mienne, celle qui constituait désormais mon nouveau pelage et que j’arborais avec fierté, sans bien comprendre encore.Ils m’ont accueilli à leur table. J’ai plongé mes baguettes au fond ce bol et j’y ai retiré l’onctuosité de ce riz noir collant que j’ai dû détacher de ces immenses feuilles qui avaient du servir pour la cuisson. Ils m’ont appris un langage, des gestes. Ils m’ont réappris la vie, les rythmes, le souffle et le sommeil.Nous avons parcouru les textes, fait sortir de moi tout ce que j’avais de bon, de fort, de positif. Mon âme s’est assagie. Mon être prenait corps et vigueur.Daïna m’avait extrait de ma vie et ce geste m’avaitbas et de consacrer ces années additionnelles pour aider le monde à tourner dans le bon sens.Peu après, la communauté m’a demandé de me rendre dans un endroit du monde pour aider à instaurer le partage et le bien-être.Je me suis installé au fond de cette montagne, que seuls les chamois bravent les jours de grands vents et de fortes chutes de neige. Aux yeux du monde, je suis devenu : Yal, la cabane en bois du haut de la Montagne. Ces montagnes ne sont pas celles de mon enfance. Les visages des habitants pas si avoisinants que ça ne me ressemble pas, mais chacun sait.J’ai décidé de faire le bien, juste remettre des valeurs dans des cœurs occidentaux sans émotions.Mon maître, c’était Daïna. Il m’avait sauvé la vie, je lui devais une reconnaissance éternelle d’avoir su réorienter mes pas, donné un sens à ma vie, recréé un fonctionnement harmonieux dans ma tête et mon corps. Daïna, la yourte au fond de la vallée du delta, s’est éteint. Je l’ai su. Je garderai de ma rencontre avec cet homme un envoûtement. Il a guidé mes pas, il hante les montagnes de sa présence. Je lui dois mes nouvelles traces et mes nouveaux chemins. J’en puise ma force.
Quand Gaelo descendait de sa vallée, un nuage de poussière fine et grise l’annonçait. Son immense silhouette toute de noir vêtue avec sa cape noire et ses trois immenses chiens blancs laissaient la Bérarde en émoi, les femmes s’enfermaient, les hommes trouvaient un prétexte pour déguerpir du passage, seuls les enfants l’observaient des fenêtres et cachettes du moment. Gaelo n’avait pas d’amis ici. Il était de cette espèce qui n’existe plus que dans les légendes de nos vallées. Il était venu un jour, sûr de lui, et avait trouvé une bergerie à l’abandon à la croisée de la Pilate et du Gioberney. Les hommes ricanaient alors. Les femmes étaient fascinées mais le craignaient. On savait qu’il avait rebâti cette masure, aménagé un four à pain avec une maison tout en pierres avec un confort spartiate, disait-on alors, qui donnait sur sa étable pour son cheptel que l’on disait constitué, quelques années plus tard, de plus de 1000 têtes, moutons, chèvres et boucs réunis. Etrangement personne n’avait vérifié sa légitimité dans cette vallée mais on était en 1865 à son arrivée et les montagnes n’appartenaient qu’aux intrépides. Une fois, dans le village de St Christophe en Oisans qu’il traversait, il avait été hélé par un vieux paysan qui lui disait qu’il n’avait rien à faire dans sa vallée et qu’elle ne devait pas sûrement être pas la sienne. Galeo avait répondu fermement que sa grand-mère lui avait légué ce lopin et, en claquant les talons, avait continué son chemin. On s’était creusé la tête pour savoir quelles étaient les femmes qui avaient quitté leurs vallées au début du siècle : on en avait dénombré trois, mais personne n’avait de souvenirs de les avoir revues ou eu de leurs nouvelles.On n’en avait plus reparlé. C’était Galeo l’étranger avec une hypothétique grand-mère d’ici, mais surtout Galeo le dernier berger des montagnes toute l’année. Il avait acquis malgré tout ses lettres de reconnaissance mais son faciès déplaisait aux hommes. Il n’était pas comme eux : un teint plus mat, une chevelure noire et une taille imposante. Un soir même de fin d’hiver, trois hommes voulaient éclaircir ce point en se rendant vers la Pilate, dans l’esprit de la balade expéditive d’éclaircissement, sous-entendu de représailles... Ils avaient été accueillis par ses trois chiens en rage qui les avaient fait rebrousser chemin, malgré leurs bravades à vouloir passer avec les bâtons et fourches qu’ils avaient emmené avec eux. Galeo ne s’était pas montré.Les hommes à l’entrée au village avait prétexté ne pas l’avoir vu. On en avait alors déduit que Galeo était probablement le Malin.Galeo ne descendait jamais pour ne rien faire, il ne s’arrêtait pas et enquillait la vallée jusqu’au bourg d’Oisans, probablement pour arranger quelques affaires ous pour aller voir les filles.Mais des filles, lui, cela ne l’intéressait pas.Pour la grande guerre, il n’avait pas été appelé, l’agent recenseur n’avait trouvé pas le courage d’aller le chercher dans ces montagnes de neige inhospitalières. Nul ne savait ni son âge, ni son véritable nom. C’était Gaelo le dernier des bergers à plein temps et nul n’en savait plus sur lui.On lui entendit une réputation, jusqu’à st Nicolas de Vénosc, d’ensorceleur mais personne n’avait la preuve de ses colportages de commères. Un jour, à son passage, Galeo avait cloué une queue de renard sur la porte de la mairie, cela avait refroidi les ardeurs d’exclusion ou d’affrontement.Une année, lors de la vente des moutons sur Bourg d’Oisans, un imprudent maquignon, l’avait pris de haut en minimisant la qualité de son cheptel pour économiser quelques francs. Gaelo l’avait soulevé tel un ballotin de foin et l’avait jeté au loin devant les yeux ébahis de la foule. Il l’avait montré du doigt et avait poussé un cri, tel un beuglement, qui avait glacé l’atmosphère et forgé sa réputation d’homme à part.Il était respecté à défaut d’être aimé.Galeo, on ne l’embêtait pas. En affaire, c’était un homme droit.Les marchands de Grenoble louaient la fermeté de la chair et la santé naturelle de ses moutons. On ne discutait pas avec lui bien longtemps. L’affaire était toujours faite en quelques poignées de mains et Galeo repartait dans sa vallée avec quelques produits de base. En général, il avait passé une soirée à dormir à l’écart de la ville. Certains disaient qu’on le voyait dormir entouré de ses trois chiens, contre un rocher, et ce, même si la température était fraîches en ces mois d’octobre.Galeo était un homme respecté à la ville et craint. Cela créa la légende qui se rependit bien au-delà de l’Oisans.Il n’était pas de la trempe à se frotter ou à se quereller. Il avait des yeux clairs que les filles disaient avoir vu d’un vert très profond, presque sans couleur, des yeux dont le regard vous fait baisser la tête pour ne pas avoir à l’affronter.On lui avait prêté une liaison avec une imprudente qui était allé le voir en pleine saison des transhumances mais nul ne su ce qu’il s’était passé pendant les trois jours où elle resta là-haut. A sa redescente, elle disparut et nul ne la revit. On murmura qu’elle avait été éconduite et avait caché sa peine en franchissant le col pour s’enfuir vers Briançon, dans une vallée que peu de paysans d’ici connaissent. On dit que là-bas c’est le point de départ des Ecrins dont le sommet est visible dans notre vallée de la Bérarde. Deux fois par an, aux Saints de glaces et un mois jour-pour-jour avant la Sainte Catherine, Bourg d’Oisans prenait des airs de fêtes : les paysans et bergers descendaient des vallées pour la foire et c’était des jours de commerces et de retrouvailles. Le spectacle des troupeaux envahissants tous les chemins et débaroulant au Bourg était soudain. Les marchands descendaient alors au seul hôtel du village : l’hôtel des voyageurs, donnant une vie effrénée et une frénésie aux lieux pendant quelques jours. Les uns descendaient d’Huez, d’autres du Col de Porte et même de la vallée de Vaujany, coincée devant le Col de la Madeleine. Les hommes échangeaient des produits et partageaient les quelques barriques de vins amenées spécialement de Savoie, région française depuis peu et donnaient bien souvent du poing. Chacun repartait avec un peu de bonne humeur, généralement quelques bleus et ce n’était que partie remise lors de la foire suivante. Dans les auberges, on disait même que la Savoie avait des talents pour faire des fromages à part, car ils avaient des vaches de couleur différente. Les marchands disaient qu’elles étaient marron clair et différentes de nos vallées d’Isère. Ils avaient promis de ramener de ce fromage à la prochaine foire. Bien entendu, ils oubliaient leurs promesses, mais la reformulèrent à chaque fois. Cela entretenait le mystère. La double période de la foire encadrait, en fait, celle des alpages où les bergers des villages partaient avec leur troupeau pendant l’été pour engraisser les bêtes. Chaque paysan se muait alors en berger occasionnel, rythmé par la belle saison. Chacun possède alors ses terres, son endroit pour aller vivre en ermite durant dix à douze semaines souvent avec pour seul compagnon, leur chien fidèle. L’approvisionnement est alors effectué par la famille qui vient porter des victuailles pour tenir la semaine dans des abris de fortune, adaptés à des températures clémentes, mais souvent fraîches la nuit, par ici. Des rituels ancestraux… Seul Galeo vivait toute l’année dans ses terres avec ses animaux. Il était au fond de la vallée, mais il partait encore plus profond en cette période d’été, jusqu’à la croisée du glacier de la Pilate et de la montagne abrupte du Gioberney. Certains disaient que des bêtes s’étaient même aventurées sur le glacier et auraient trouvé la mort. Mais nul n’en était sûr néanmoins. Il fallait compter deux bonnes heures de marche à vive allure de la Bérarde pour apercevoir le glacier et seul Galeo s’y pressait au quotidien avec son troupeau. Aucun paysan ne s’y serait aventuré, ni n’aurait contesté la légitimité de l’endroit pour les bêtes. L’attaque d’une meute de loups avait réuni les bergers dans la vallée pour la repousser vers Galeo. Nul ne sût comment Galeo avait pu à la fois l’affronter, survivre et protéger ses bêtes. Nul ne s’en préoccupa. On entendit avec l’écho quelques décharges de sel. On imagina qu’il avait fait justice lui-même sans savoir les dégâts. Peu de temps après, la fontaine s’était tarie. Les hommes s’étaient pressés pour aller vérifier si la source, elle aussi, était tarie mais on avait trouvé des rochers pour l’obstruer avec trois têtes de loup qui dépassaient. Le message avait été clair. Les hommes ne l’avaient pas ébruités mais ils avaient dû travailler d’arrache-pied pour remettre en fonctionnement la fontaine. Par prudence, on avait dit de ne pas toucher l’eau pendant quelques jours. Les femmes avaient attendu avant de se retrouver au lavoir de St Christophe en Oisans pour procéder au nettoyage des braies et autres vêtements. La guerre de 70 avait vu tous les hommes valides quitter la vallée. Les quelques familles qui peuplaient encore la vallée craignirent de devoir subir les affres de Galeo. Mais on ne le vit pas plus que d’habitude. On se souvient juste qu’il était venu donner main forte, suite à une tempête, pour la réparation du toit de Germaine, celle dont le bavardage lui avait probablement fait du tort, mais dont il ne se souciait guère. Il avait la trempe du devoir à accomplir, sorte de bienséance de voisinage. Il fut remercié chaleureusement mais il repartit sans un regard aux premiers signes de reconnaissance. Le manque d’hommes se fit sentir dans les tâches d’été. Une rangée de femmes rendirent visite à Galeo dans son coin retiré, chacune représentant un des villages de la vallée. Il était là comme le gardien du temple, du secret des glaces et il les accueillit avec gentillesse, mais fermeté. Ils redescendirent tous ensemble jusqu’à sa maison et il leur proposa une infusion de feuilles séchées. Peu de femmes connaissaient cette décoction de feuilles que lui ramassait sur les arbres et dontil expliqua brièvement la préparation. Elles ne se firent pas prier et entrèrent tout en observant sa maison qui était de bonne facture et assez bien rangée. La discussion commença dès que Galeo aborda le sujet des raisons de leur venue. Elles avaient besoin de lui pour la transhumance et elles lui demandèrent directement s’il était capable d’assumer plus de têtes dans son cheptel. C’était la survie financière de la vallée qui était en jeu. Les quelques hommes valides laissés par le recenseur n’en avaient soit pas la force, soit pas la compétence. Il resservit une infusion à ces trois femmes courageuses qui lui faisaient front. Il rajouta une larme de génépi pour leur donner le goût des fleurs et de la couleur à leurs joues blanches. Il demanda trois jours de réflexion et leur proposa d’apporter sa réponse au village. En partant, il demanda à ses chiens de les accompagner jusqu’à la sortie des prairies. Elles n’étaient rassurées ni par la réponse de Galeo, ni par la présence de ses chiens qui étaient d’une bien étrange couleur pour revendiquer des origines de leurs montagnes. Mais secrètement, elles avaient été étrangement charmées par sa gentillesse et son accueil, alors que les hommes du village le comparaient à une bête sans foi, l’ âme vouée au malin. Elles avaient aussi déduit de cet entretien que Galeo, homme imposant et courtois, ne devait pas avoir plus de 30 ans. En sortant, elles étaient loin de penser tout le mal qu’on avait dit de lui. De son côté, Galéo avait été surpris de leur courage et cela le renforçait dans l’idée de leur proposer une solution. Mais il s’accorda trois jours pour abandonner sa première impression et laisser ses premiers élans positifs s’affaiblir. Au terme du délai, il descendit comme promis jusqu’à St Christophe en Oisans et trouva les trois femmes avec un regard inquiet au bord du lavoir qui juxte la place du village. Il accepta la mission pour l’été. Néanmoins, il demanda qu’on lui trouve de l’aide pour conduire le troupeau en fin d’été et il imposa de venir lui-même chercher les troupeaux pour les alpages afin de les dénombrer et, dans certains cas, les marquer et les choisir. Sans savoir qui pourrait correspondre à cette tâche, elles acceptèrent avec une infinie reconnaissance. Lui fit mine de ne pas entendre. Nous étions, ce jour-là, dans les derniers moments et avec les dernières traces de l’hiver et il restait plus de deux mois avant l’échéance. Fidèle à son engagement, il fût là pour réunir les troupeaux et les monter au fond de la vallée. On demanda à tous les villageois capables de l’aider de l’accompagner et ce fut joyeux et fraternel. Il s’engagea à les faire redescendre le lendemain mais au passage de la Bérarde, il n’accepta que trois aides qu’il choisit pour leur maturité que la palanquée d’enfants qui suivaient en dansant, chantant, en toute innocence. Dans ces trois compagnons de travail, il y avait deux garçons, Urbain et Florentin, et une fille de réputation fort peu courtoise, mais plus âgée que les deux autres, Meige. Tous trois devaient donner un coup de main et redescendre le lendemain. Une fois le troupeau conduit, la soirée se passa dans la modeste maison, mais Gaelo n’avait pas l’habitude de recevoir du monde. Les trois dormirent dans le foin pendant que Galeo remontait au fond de la vallée dormir avec les troupeaux de tous les villages de la vallée. Il partit sans dire au revoir, juste avec un signe de la tête en les regardant. A leur réveil et comme convenu, ils trouvèrent un bol de lait de chèvre et une tartine avec du fromage de chèvre. Et ils déguerpirent vers le bas de leur vallée d’Oisans. Meige fut troublée par cette rencontre, elle qui avait vu son jeune époux partir à la guerre et y mourir. Depuis ce destin tragique, c’était devenu une jeune veuve triste malgré son joli minois. Depuis la fin de son deuil, elle cachait sa souffrance dans une relation difficile avec les habitants de sa vallée. Elle avait pensé partir, peut-être s’installer à Bourg d’Oisans, voire même à Grenoble, mais elle doutait de ses capacités de travail. Bien entendu, on entendait que des usines embauchaient mais que la vie dans ces bourgs et villes était en tous points différents. Il y avait aussi ces usines de métal dont on disait grand bien avec des appartements de fonction tout à coté… Elle hésitait à franchir le pas avant d’être uniquement accompagnatrice de ce cheptel. Son trouble lui fit mentir à sa famille et aux villageois pour retourner voir Galeo. Elle prétexta avoir promis de lui apporter du sel. Elle ne le trouva pas et redescendit sans arrière-pensée. Mais elle laissa le sel en évidence pour qu’il voit la trace de son passage. Lui avait attaqué la construction d’un refuge en montagne à la croisée des glaciers à plus de 2500m d’altitude et ne faisait rien pour se rendre visible. Chaque semaine, elle eut l’envie d’essayer de le croiser et elle monta régulièrement. Sans succès et même si elle poussa ses montées jusqu’au Glacier ou à ce nouveau baraquement. Ce n’est qu’à l’occasion d’un orage sans précédent qui la surprit et mit en difficulté alors qu’elle se trouvait dans ce fond de vallée qu’il daigna apparaître pour la protéger. Il la prit dans les bras comme un fétu de paille et courut en l’emportant dans une grotte où il installait habituellement son campement de fortune l’été. Il la recouvrit de sa cape et lui servit son fameux breuvage à base de plantes. Elle vit alors son regard perçant avec un sourire compréhensif de circonstance. Elle l’aima dès ce jour avec l’espoir qu’il la garde. Mais lui semblait ne rien voir. Elle s’engagea à remonter, mais il n’y prêta aucun intérêt, n’y accorda aucune confiance. Au fur et à mesure, par sa présence, une relative connivence s’installa entre eux. Ils prirent l’habitude de se voir, sans arrière pensée en ce qui le concernait. Elle essaya de lui devenir indispensable. L’automne arriva et c’est tout naturellement que, pour la période de la foire de Bourg, à la croisée des vallées de l’Oisans, Meige partit avec lui pour encadrer le cheptel, que l’on dira plus tard comme le plus grand jamais descendu. Il n’y avait pas de fierté dans les yeux de Galeo, juste la sensation du devoir accompli. Avec le prix qu’il en tira, il rendit riche les habitants qui avaient eu raison de lui faire confiance, même s’ils n’avaient pas eu le choix. Quant à elle, Meige voyait ce bel homme avec une aura fascinante. Il ne semblait pas marcher sur ce chemin caillouteux parallèle au Vénéon, il paraissait rebondir avec grâce comme un galet qui fait des ricochets sur la rivière. Meige sut se faire discrète et se rendre indispensable aux yeux de Galeo. Il en fit sa femme à leur retour. Mais ils ne se marièrent pas, Meige n’ayant pas le droit, aux yeux des villages de la vallée, de passer une deuxième fois devant le maire, ni devant le curé, par crainte de malédiction divine. Elle retrouva le sourire. La vie des montagnes et, désormais, son Galeo lui avaient redonné la joie de vivre. Les années passèrent et c’est en l’an 1876 avec la catastrophe du glacier que les événements s’accélèrent. La crue du Vénéon dessous le glacier précipita sa cassure et une immense vague déferla avec force dans la vallée. La crue fut intense mais épargna en partie les villages adjacents en perdant d’intensité à l’endroit où la vallée s’élargit. On ne revit jamais Meige et Galeo, mais les villageois ne purent se résigner à croire qu’ils avaient péri. Galeo était trop fort pour se faire prendre par ses montagnes qui respiraient dans ses entrailles. On ne retrouva pas leurs corps, ni ceux des chiens. Mais, la maison fût laissée à l’abandon et les chèvres, moutons et boucs à l’errance. Il se murmura qu’ils avaient profité de l’événement pour franchir le col de la Pilate et s’installer dans la vallée de derrière, celle de Valgaudemar… A la foire aux bestiaux de l’année suivante, un maquignon raconta qu’on lui avait dit que, de l’autre côté de la vallée, un couple de bergers serait venu s’installer et que la femme portait un enfant dans les bras. L’homme, d’une immense stature, avait un regard transparent troublant avec une immense stature... Cela rassura la vallée de la Bérarde et on baptisa une montagne proche de là, Meige, du nom de la belle et en souvenir du bienfaiteur. C’était une fille d’ici et on y attacha de l’importance. Seuls les montagnards connaissent mais peu en savent l’origine.
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