Le coup de pied d’une vie C’était le coup de pied d’une vie, du moins de la sienne. 3 points de pénalité pour devenir un héros aux yeux des autres, un rachat pour lui. Immigré sans couleur, sportif sur le tard, jouant contre son pays d’origine, tout était réuni pour avoir une suspicion dans le cœur de la foule à la 84e minute de cet affrontement. Il ne reste que quelques secondes et l'équipe est menée de 2 points, 65 mètres à droite des poteaux, il ne reste que l’espoir d’avoir encore un peu de temp si on espère pouvoir remonter le ballon. Lui, il l’a rêvé ce moment et sait qu’il l’a tenté cette pénalité, mais son rêve devient flou et il ne se rappelle pas si le ballon a franchi les poteaux. Pourtant ce n’est pas son rôle, mais il s’avance vers son capitaine et lui raconte avec des mots simples, mêlés d’émotion. Dubitatif devant ce grand gabarit fatigué par la vie et les combats sur terrain, le capitaine demande à comprendre. Alors lui, il se défend mais ne veut pas prendre la responsabilité de ce coup de pied, il le tentera mais ne veut pas endosser le rôle d’héros ou du traître national. Ils se connaissent tous les deux et s’estiment, même s’ils ne s’apprécient pas en dehors des terrains. Son capitaine le suivra et le couvrira, il est d’accord, il lui dit. Et puis il y a son partenaire de chambrée, un gars bien, aussi opposé physiquement l’un l’autre que partageantpar ailleurs les mêmes valeurs. Des discussions à n’en plus finir. Une amitié à l’état pur. D’ailleurs il est le parrain de son fils, ce fils tant attendu. Ce lien les unit à tout jamais, c’est son cadeau à lui, sa reconnaissance. Il vient et lui glisse un mot. Et repart en arrière, fier. Il fait le vide, maladroitement, il se tord la cheville en tapant fort le sol comme pour s’entraîner ou éradiquer le mauvais sort, mais ne ressent rien. Il embrasse son maillot, sa nouvelle terre qui l’a accueilli. Il la respecte et aimerait lui rendre du bonheur, qu’il a tant reçu, ballon en main ou pas. Plus rien n’existe, la foule s’est tût, mélange de respect et de mise à mort. Le ballon est placé, toute la nation accrochée à ce mince espoir ne respire plus. Un homme contre tous va tenter l’impossible, et a tout à perdre. Il prend sa course et tape. Accompagné d’un cri, celui qui vient de l’intérieur, celui de l’énergie du désespoir, celui du partage d’un moment national. La balle a pris son envol, lui ne l’a pas regardé, il a compris … Sera été le coup de pied d’une vie, il n’a pas fait de signe distinctif, il est rentré tout de suite dans les rangs, humble. En passant, sa main a claqué celle de son capitaine, son copain de chambré lui adresse un sourire éternel, sans le regarder. Le soir même, il perdra la vie dans un accident de voiture par la faute de son pied endolori qui ratera le frein. Le pays le nommera citoyen d’honneur ad vitam-aeternam. Son fils du haut de ses 5 ans lui aura glissé dans son cercueil furtivement un petit mot, un dessin et un ballon de rugby. A tout jamais.
La différence Nous, c’est le coeur ! Il y a dans ce monde des courses de bateaux dont le déroulement et le résultat influencent toute une vie, une stratégie. Et pourtant cela n’avait pas l’air au démarrage de cette course au large en solitaire, tour du monde où étaient engagés 18 bateaux dont 3 portaient des noms d’entreprise, toutes 3 concurrentes directs sur un micro marché mondial. Une société allemande, n° 1 de ce secteur qui n’avait pas hésité à mettre les moyens sur un pilote hors pair et un bateau démesure, une société japonaise, n 2 mondiale qui avait misé sur la technologie, symbole de leur stratégie et enfin une société française qui avait eu un peu de mal a boucler un budget et trouver un skipper performant aux exigences compréhensives. Le bateau datait un peu mais un programme d’amélioration avait été lancé et toute la société s’en était fait experte. Un élan formidable de solidarité était formé, chacun avait mis la main à la poche, et le week-end à l’ouvrage. Le bateau avait l’allure d’un goéland libre, que la mer ne pouvait qu’effleurer. Sans préméditation, au bout de quelques jours de mer, les 3 skippers sans sentir cette relation économique qui les liaient se retrouvèrent en tête de cette course qui alla à une vitesse folle, dans le classement identique du marche qu’ils représentaient. Ce besoin d’identification, les entreprises sur le plancher des vaches, le vivaient et communiquaient dessus. On pouvait imaginer ce que pouvait ressentir les dirigeants du leader de la course alors leader du marché. Avant même le milieu de la course, on assista aux premiers spots publicitaires. Chacun s’arc-bouta en France, le poing sérré, à vouloir transmettre une énergie à quelques miles de la. On voyait les salariés sur leurs lieux de travail souffler dans les miniatures du bateau pour aider le goéland, au loin. Mais l’avance resta au fil des jours et on atteignit plus de la moitié de la course. On communiqua encore par radio, et c'était l’espoir de la remontée qui régnait. Les 3 bateaux avaient des options de mer différentes. Un matin, le bateau japonais lança un Mayday, son bateau commença à sombrer, la nuit son bateau frappa un objet non identifié et c’est sans une seule hésitation que le goéland fut dirigé bien plus a l’ouest pour récupérer le skipper à la dérive. Monté a bord, il assista impuissant au sombrement de son bateau : le goéland était arrivé à temps.Clairement, cela fit perdre 1 jour de mer, et lui seul fit ce détour, quand son concurrent maintenant direct fila vers une victoire facilitée. Au siège français, ce fut l’effondrement de constater cette perte de temps mais teinté d’un peu de fierté de ce sauvetage en mer. Lors de l’opération, le goéland perdit l’usage de la radio et ne se rendit pas compte de tout ce qui se passa sur terre, de toute cette bataille médiatique. A terre et à la commanderie, ce fut l’affrontement entre le désir de disqualifier un bateau ayant perdu son coté solitaire et celui de lui laisser une chance supplémentaire. Le bateau allemand joint avait indiqué qu’il n’avait pas entendu le mayday, puis en direct avec son headquarter avait signalé qu’il ne pouvait se le permettre. Cette conversation avait été enregistrée par une tierce personne, proche du milieu français. L’information fut donnée et si la concurrence avait triche, il n’en était pas pénalise pour autant. A bord du goéland, l’union fratricide - après une reconnaissance que seuls 2 hommes peuvent avoir- avait été faite : ils navigueront à 2 pour remonter l’handicap du sauvetage et le goéland marcha au maximum de ses possibilités sans discontinuer et sans pilotage automatique pour gagner mètre par mètre, Il n’y avait pas eu de conflit d’intérêt entre eux deux, mais un bonheur simple commun de voir l’autre sceller l’union. L’écart s’amenuisa sans pour autant inverser la tendance. La TV avait pris cette affaire en exemple et on passa son temps à faire des points de course. Le goéland allait-il revenir ? Personne ne savait que deux hommes se battaient pour faire respecter la déontologie de la mer en faisant gagner des valeurs plus qu’un bateau. Quelques deux jours avant l’arrivée, le goéland à force de persévérance et de coopération aperçut au loin les voiles du concurrent et le monde entier fut pris de frénésie et de partie pris. Le goéland ne gagna plus que des cm insuffisants sur son prédécesseur et l’idée germa dans la tête du skipper quand il sortit un drap sur lequel il dessina un coeur avec les couleurs des drapeaux japonais et français. Il attacha le drap sur le devant du bateau avec 3 bouttes et s’en servit comme spinnaker d’appoint. Le drap se gonfla immédiatement en prenant sa place et permit au bateau de gagner cette différence de vitesse imperceptible. Le coeur fut l’emblème des journaux télévisuelles, de la bataille des conversations des cafés et l’espoir de toute une société. Les dernières heures de la course furent dantesques; 1 milliard de personnes en apnée et lorsque le drap permit au goéland de coiffer son concurrent à moins d’un mile de la ligne d’arrive, l’explosion de joie fut autre chose que maritime. Un accord sino-français fut signé entre les deux sociétés dans les semaines qui suivirent et longtemps le message de l’entreprise vainqueur resta "la différence, nous, c’est le coeur " . Les données du marche furent changées et on assista à des restructurations outre-rhin. La société ne s’en releva pas. Le lundi qui suivit l’arrivée, le skipper déclare vainqueur attendit tous les salaries au portail d’entrée pour les remercier de cet élan de solidarité. Chacun avait partagé cette victoire, leur victoire à chacun. Le spinnaker fut mis longtemps dans l’entrée de la société, le vent un jour l'arracha.
Fallait que je me décide : je saute ou pas ? Je leur avais balancé à tous que j’y allais rien que pour terminer cette mascarade de vie, Eux avaient une tête de paniquée et de soulagée. Je me suis essuyé les pieds sur eux, les ai insulté, vilipendé, bavé dessus, j’en ai profité J’ai crié ma haine, vomi mes entrailles, craché mes regrets, pleuré mes rancunes. J’ai tapé du poing, piétiné la marche, frapper le front sur le mur Je leur ai parlé de ma vie, de mon histoire, de leur impatience avec moi Je leur ai évoqué avec violence leur indifférence, leur cruauté de m’avoir laissé Je me suis effondré, j’ai pleuré, je voulais crever. Alors j’ai encore hurlé, gueulé, beuglé Tel un animal traqué à qui il reste qu’un moment pour un dernier tour Je me suis pincé pour faire ressurgir un peu de lucidité Pour que mes paroles marquent, qu’elles laissent une trace Qu’elles leurs laissent une trace, indélébile Qui les rongent et les culpabilisent au quotidien Pour que de ma fosse commune, ils puissent culpabiliser Qu’ils se rappellent de mon vivant, ils me passaient devant Sans même un regard, ni geste, sans broncher, ni voir Juste une indifférence qu’aujourd’hui je leur jette en pâture à leur pâle figure. Que dieu les déteste, qu’il m’aide à sauter et que le diable m’emporte...
La roue du respect Lucien, un vulgaire porteur d’eau, l’archétype du cycliste perdu dans les profondeurs du classement et de l’anonymat, le laborieux, aux performances moyennes, devenu pro. Juste par courage, obstination, privation et travail. Une carrière sans victoires, ni éclats. Un sans grade dans une équipe moyenne, aux qualités péjoratives d’équipier modèle. En fin de contrat, à plus de 30 ans, lâché par son équipe, il avait du taper aux portes des équipes, par lui –même sans agent et loin des annonces des titres tapageurs des transferts, possibles, probables ou en-cours. A force d’obstination dans un style proche de celui qu’il avait sur la petite reine, une équipe étrangère lui avait donner sa chance mais pour ses propres besoins et non pas pour sa carrière : la maîtrise de sa langue maternelle avait été son principal atout. Il lui avait néanmoins fait promettre qu’il ferait tout en son pouvoir pour faire gagner le leader de l’équipe dans cette course qui leur échappait depuis longtemps, et c’était leur dernière année d’investissement, il fallait qu’il les aide. De manière solennelle, il avait promis, limite juré, rapportera un témoin quelques années plus tard. Lucien, certes avait fait une promesse bien élevée, mais il était heureux de pouvoir pédaler encore quelques années supplémentaires avant de retrouver une vie qui lui faisait peur, par simple ignorance et par un milieu défavorisé, d’où il sortait. Dans les classiques de Printemps, il avait fait preuve de coéquipier modèle et le leader donna son accord au directeur sportif au dernier moment pour qu’il fasse partie des 9 dans le grand tour, l’épreuve de l’année. Lucien était aux anges, rien ne l’arrêtera, pensa t-il à ce moment. A trop vouloir bien faire suite aux directives d’avant course, Lucien chuta lourdement dès la deuxième étape. Mais sans rien dire et avec le maillot en pièces, il finira l’étape. Le médecin de l’équipe après quelques instants de consultation lui ordonna d’abandonner, lui le supplia de ne pas l’ébruiter auprès de l’équipe, il continuera, il l’avait décidé. Il avait donné sa parole d’accompagner le leader à la victoire et son épaule douloureuse – cassée disait le doc. – ne l’empêchera pas de pédaler. L’équipe se doutait bien que la galipette sur ciment lui avait laissé des séquelles, mais peu se souciait de son état de santé. Tout se compliqua dans les jours qui suivent dans l’équipe qui se décima avec l’abandon de deux coéquipiers pour des problèmes étranges d’intoxication alimentaire, le même jour. La tache devenait de plus en plus difficile avec la perspective des ascensions et l’age avancé malgré tout du leader. Quand les premiers sommets apparurent, il remarqua que son leader lui demanda de le tracter car il n’avait pas de bonnes jambes, ni de bonnes sensations. Lui ses jambes, il les sentait bien mais sa cassure dans son épaule irradiait de mal récurrent tout son corps mais il tînt promesse. Il serra les dents, s’arc-bouta en coéquipier modèle et avec une énergie héroïque digne des plus grands coureurs, tracta son leader en haut des grands cols, toujours dans le temps des échappés d’un jour. Le travail accompli, son leader sans un regard, ni un geste, ni une parole reprenait son rôle sur-mesure du patron charismatique stratégique et communicant. Jour après jour, le médecin de l’équipe conserva le secret mais devint de plus en plus pressant sur l’arrêt des dégâts physiques de Lucien. Rien n’y fit, il voulait continuer, même aux dépens de sa vie et de son intégrité. Son épaule ne retrouvant pas de sérénité, elle se couvrit d’une attelle obligeant le coureur à chevaucher sa monture d’une seule main. Les étapes défilèrent et le classement du leader était contraire à sa fraîcheur, mais le travail de sape de son coéquipier lui permis de rester en contact. Lucien n’abdiqua pas, malgré une alimentation insuffisante, des nuits agitées et une douleur omniprésente. A force de défendre le boss, son classement devint de pair éloquent, mais personne ne prêtait attention et lui s’en moquait. Quelques images du manchot furent montrées, mais bien souvent, sans insistance particulière. Le couple coéquipier leader, par contre, fut évité à l’écran, nul ne devait saisir l’aspect sacrifice de l’un, ni faiblesse de l’autre. Un 3eme coéquipier se cassa la cheville quelques étapes plus tôt, un 4eme lâcha prise et plus tard un fût classé hors limites. Des 9 de départ, il ne restait que 2 autres équipiers bien mal en point pour prendre le relais pour les derniers jours. Les Champs-Elysées n’étaient pas loin, et le maillot jaune non plus du leader. A force de défendre, il accrochait la 3eme place provisoire, juste devant celle de Lucien, mais il fallait que le leader brille dans le contre-la-montre individuel.Réunion de crise dans le staff avant cette avant-dernière étape, 1’15 à reprendre sur l’actuel porteur du maillot jaune et la sentence tombe comme un couperet : Lucien devra se sacrifier et attendre son leader qui partira 2 mn après afin qu’ils fassent le route ensemble, coûte que coûte. Ainsi en avait été décidé par la direction de l’équipe et même si Lucien pouvait espérer faire quelque chose, il n’y avait pas à décider autrement. De toute façon, Lucien n’avait pas imaginé une autre voie. Convocation de l’intéressé par l’ensemble des dirigeants qui lui demande solennellement de faire tout son possible pour respecter son engagement initial. Demain, il devra vaincre ou déguerpir de l’équipe. Lucien acquièse, le médecin est abasourdi, voir ce grand gamin tout décharné sur qui repose tout l’armada de victoire d’une équipe, et qui ne bronche pas. Il a tout donné, et pourtant l’équipe semble l’ignorer. Le lendemain, ainsi fût fait, Lucien attendit les premiers km son Leader et une fois qu’ils ne firent qu’un le mena à un temps record à la ligne d’arrivée. Son coup de pédale propulsa son leader en jaune. Ses lèvres étaient décharnées, ses joues étaient creusées, la douleur l’envahissait nuit et jour, mais le bout de son calvaire était proche. Les Champs-élysées résonnèrent en terme de triomphe pour l’équipe qui arriva pourtant bien mal en point. Lucien sans broncher mais avec le sens du travail accompli dans le cœur et sa promesse tenue fût amené à sa descente de vélo directement de l’hôpital où il fût opéré de l’épaule avec de multiples complications osseuses et musculaires. Un sens du sacrifice hors du commun. Il fût néanmoins licencié de son équipe quelques jours plus tard pour des raisons bien obscures. Quelques temps plus tard, le comité du tour lorsqu’il connut l’histoire et le sacrifice de Lucien lui attribua un prix exceptionnel pour son courage. Ce qui lui ouvra les portes d’une autre équipe, qui lui fit une place pour ce porteur d’eau sans grade mais au courage sans limites et à une admiration naissante du public. Lors de son retour parmi le peloton lors des classiques d’automne, une haie d’honneur formée par l’ensemble des coureurs l’accueillit parmi eux. Il était de retour chez lui, parmi eux. L’année suivante, il survola le tour de tout son aura, mais avec une grande modestie. Il gagna seul le maillot jaune le 1er jour et ne le rendit pas, sans besoin d’aide, ni personne. Certains parlèrent de respect, d’autres d’état de grâce .Il rentra dans les ordres à sa descente de vélo et abandonna le milieu dans lequel il avait gagné le respect et l’admiration, sans excès. Dans cette vie retirée, il fût dit à sa mort qu’il avait mené une vie aussi fidèle que lorsque il pédalait, mais avec plus de joie et de rayonnement.
Elle avait un regard doux, profond et clair. Une douceur même dans sa couleur un vert anis, si pur que j’aurais plongé dedans, nu. Tout était grâce en elle, elle dégageait une sérénité et un sourire permanent que peu de son entourage semblait arriver à capter. J’ai eu de la peine à la regarder, à soutenir ce sourire et à lui adresser la parole, même les mots les plus simples. J’étais résolu à ne pas l’aborder, je n’en avais pas la force, tout me fascinait en elle, et elle ne paraissait pas s’en apercevoir. Longtemps nous nous sommes tournés autour, sans se rapprocher. Au détour d’une occasion et sans témoins, elle m’avait pris la main discrètement et je me mis à rougir, mon cœur semblait être parti avec. Tous les mots étaient bloqués dans ma gorge, toute mon émotion était retenue. Je l’avais retiré brusquement, sans explication et lui avais fait face une fraction d’un instant puis m’étais enfui. J’ai longuement pleuré le soir, seul, partagé entre un peu de bonheur, de la tristesse et de l’inquiétude pour les jours suivants pour nos rencontres éventuelles, que je souhaitais ardemment autant que je redoutais. Son visage m’a poursuivi jusque dans mes rêves les plus profonds, a guidé mes pas et mes choix, créer des élans et des nouvelles envies. Il neige sur mes espoirs et refroidit mes idées les plus folles à son sujet, le temps passe et je ne la revois pas, j’ai tenté de la guetter sans connaitre ses chemins et ni ses habitudes. Je ne savais que peu de choses sur elle, j’avais en permanence cette image d’elle en train d’avancer d’un pas feutré en dégageant cette sensation de caresses du sol qu’elle semblait fouler sur lit d’air. Tout était volupté, tout était attirant chez elle. Et tout me faisait fuir. Ses longs cheveux noirs qui s’envolaient au vent lui éclairaient son visage qui était d’un teint légèrement mat, qui vous rappelle la couleur du sable d’une plage rêvée. Un nez aquilin, un brin retroussé qui lui donnait une lumière à tout son visage : un vrai rayonnement, éblouissant. Une harmonie destinée, j’en avais cette extrême conviction. Quant à moi, je me sentais guetter, aucun refuge, aucun répit, condamné à vivre avec son image aussi. Elle avait dans ses mains pourtant si fines toutes les données de mon bonheur, de nos possibilités et semblait les ignorer, ni les aborder. J’en aurais voulu en mourir de l’aimer, je ne ressentais que ma peau moite de l’imaginer de la voir devant moi. Je payais le prix fort de l’aimer…. J’étais condamné à subir cette situation, je le payais de ma vie. Mon esprit était tout absorbé et acquis à sa cause. Au crépuscule de mes pulsions les plus extrêmes, elle avait trébuché sur moi et je l’avais gardé dans mes bras comme une évidence naturelle, nous nous sommes retrouvés à faire l’amour, j’aimais d’elle son corps racé qui se cambrait et suivait à deux ses mouvements, un corps parfait, musclé et fin, une ligne qui laissait penser à une anguille qui se faufile dans un univers aimé. Elle rejetait sa tête en arrière et nous avions joui ensemble, elle sur moi. Elle avait plongé sa tête sur mon corps puis s’était réfugié dans mes bras, pas un souffle d’air n’aurait pu passer dans notre entrelacement. Nous avions dormi suffisamment longtemps pour que de manière anachronique nous nous réveillâmes en pleine nuit. Nous avions alors à nouveau fait l’amour en douceur comme dans un rythme musical, un murmure d’amour. La nuit fut étoilée et insuffisamment longue. Au réveil, elle dormait, les draps ne la recouvraient pas complètement, je la trouvais étonnamment belle, un léger souffle montrait qu’elle dormait paisiblement. Je ne résistai pas à l’embrasser du bout des lèvres, je la contempla encore un long moment puis parti.
Aimer… Dire qu’il dépassait d’une tête la foule ou que ce qu’il dégageait le faisait apparaître seul à la lumière semble tellement évident au cœur amoureux qui battait dans ma poitrine, qu’avec le recul, j’aurais honte de le réduire à cette vision… Ce que je ressentais pour lui n’avait rien d’aussi évident. Je l’ai croisé un jour par hasard, presque sans l’apercevoir… Puis, lors d’une rencontre professionnelle, nous avons été présentés l’un à l’autre par une amie commune. Sa discrétion parmi ces gens qui étaient en représentation, la sobriété à se présenter, le timbre de sa voix chaleureux et rassurant m’ont touchée. Même si ses côtés brun et ténébreux le rendaient trop séduisant pour me sembler accessible, il était désirable. Au premier regard, il m’a semblé différent des hommes que j’avais l’habitude de croiser. Il a éveillé mon intérêt, malgré les défenses que je m’imposais après le dernier échec. A son insu, je l’ai regardé. Je l’ai observé même. Ses mouvements étaient posés, pas nerveux comme ceux des autres. Son discours était concis, précis, sa parole calme, ses démonstrations simples et éloquentes, son ton doux mais pas monocorde,… L’assemblée entière semblait séduite. Moi, j’étais curieuse de savoir qui il était, quelle personne se cachait derrière le nom-prénom-entreprise inscrit sur le badge qu’il portait. Mais, comment trouver l’occasion d’un échange ? Il semblait tellement effacé et moi, assez mal-à-l’aise dans ce contexte aux enjeux professionnels, où le paraître était si important… Je me suis surprise à m’imaginer le sortir de là pour m’isoler avec lui et l’obliger à me dire tout de ce qu’il est, d’où lui vient ce regard bienveillant, quelle réussite lui permet d’être serein dans cette ambiance, comment vit-il, que voit-il,… J’aurais dévoré ses réponses, bu ses paroles à l’ivresse, poussé les excès,… Des pulsions instinctives que je me suis empressée de faire taire devant l’inconnu qu’il était pour moi. La journée s’est terminée sans que l’occasion ne me soit donnée de l’aborder. Mais, alors que sans le voir, j’allais quitter les lieux, mon amie, enchantée de l’avoir revu, arrive avec cet homme à l’attitude troublante accrochée au bras, comme si elle venait de décrocher la dernière création de chez Dior. Elle parlait fort, riait, me racontait que c’était une personne très en vue tout en déballant tout ce qu’il faisait sans qu’il ne puisse lui-même placer un seul mot. Je le regardais subir ce portrait de lui. Je comprenais aussi que cet apparent retrait ne devait être qu’un épiphénomène, un événement du jour puisque l’habitude semblait le placer au centre de toutes les attentions, féminines surtout. Mon amie, avec son côté très « relation public », conclut son discours par un truc comme « je suis sûre que vous pourriez travailler ensemble, donne-lui ta carte ». Et nous voilà, tous les deux, gauche comme deux gamins de 15 ans à peine, à échanger nos cartes de visite sans grande envie. Enfin, il ne m ’ a pas paru très enthousiaste… Mais, après tout le laïus de Sandrine, moi-même, j’avais perdu une certaine curiosité tant elle avait été mal comblée. Et, après un bref regard échangé, nous nous sommes séparés là. Enfin, il est parti et je suis restée là. Plantée. Comme si j’avais manqué quelque chose. Les jours qui ont suivis, j’ai repensé à cette silhouette, à ses gestes quand il m’a été présenté, au regard direct qu’il m’avait porté avant de me laisser. Le contacter me démangeait sérieusement… J’ai sorti, déplacé, pris en main et relue des milliers de fois cette carte de visite en prononçant son nom à voix haute pour me donner l’illusion de le connaître. Envie ? Pas envie… J’ose ? Je n’ose pas… Allez, j’y vais, je le contacte ! Téléphone ? Mail ? Ffff…. Ou je lui envoie une invitation avec un mot… Finalement, c’est Sandrine qui me donna l’occasion de le revoir. Elle avait invité, comme elle le fait toujours, plein de gens chez elle à déjeuner : des amis-clients, amis-fournisseurs, amis-d’amis… Les premiers rayons de soleil, en ce mois d’avril, sortaient nos envies de la torpeur de l’hiver. Et ce jour-là, je suis arrivée d’excellente humeur avec la sensation que la journée serait bonne. Il était là. Seul, installé sur une chaise, un peu à l’écart sur la terrasse. Je ne savais pas qu’il serait là, mais mon cœur s’est mis à battre comme dans un fol espoir de l’approcher. Le contexte détendu et la chaleur printanière me donnèrent l’audace de tirer une chaise pour prendre place à ses côtés. Et sans un mot, je me suis assise et j’ai regardé dans la même direction que lui pour partager son regard. Il n’a rien dit non plus. Mais, il semblait avoir accepté ma présence. Je me sentais attirée… J’étais là, avec toutes les questions que j’aurais voulu poser sans parvenir à sortir un seul son… Dans ma poitrine, un chamboulement était en marche et ma raison ne contenait plus cette pulsion instinctive qui me poussait vers lui en me rendant muette. Alors, comme pour vérifier qu’une approche tactile serait tout aussi évidente que l’attirance éprouvée, je lui ai pris la main. Comme ça, spontanément. Surpris, il a retiré la sienne. Il m’a jeté un regard fugace mais défensif, presque tueur. Et il est parti... Je me suis sentie stupide… J’avais l’impression d’avoir effrayé un chat sauvage sur le point de se laisser apprivoiser. Et, voilà ! Une trop belle occasion gâchée par un geste totalement inapproprié à notre niveau de connaissance. Je m’en voulais de l’avoir fait fuir alors que j’avais tant voulu être aussi près. De chez moi, j’ai tourné et retourné la scène dans mon esprit. J’ai eu honte de mon geste. J’ai savouré le souvenir de son regard noir. J’ai nourri la sensation du toucher de sa main, une douce décharge au désir. J’ai sombré dans le désespoir d’avoir gâché l’envie et l’occasion. J’ai espéré d’autres rencontres sans plus jamais oser les provoquer… J’avais sa carte de visite dans le premier tiroir de mon bureau, sur le dessus bien en évidence, mais je n’y touchais pas. Je la regardais parfois en ruminant quelques regrets. Mais, je ne pouvais me le sortir de l’esprit. Je pensais à lui tous les jours. Il comblait tous les moments de répit de mon esprit… Il aurait été simple d’en toucher un mot à Sandrine pour provoquer une autre occasion, mais j’avais la sensation que je pourrais avoir une relation différente avec cet homme-là. Je ne voulais pas être questionnée sur mes envies, mes désirs, mes pulsions. Je ne voulais pas d’aide, ni de conseils. Mon instinct me disait d’y aller, seule et sans artifice, simple et naturellement, spontanée et guidée par l’évidence de cette attirance, cette irrésistible attraction. Finalement, nous nous sommes retrouvés régulièrement dans les mêmes lieux, et progressivement, nous nous sommes rapprochés. Malgré nos tempéraments sauvages, nous avons appris à nous parler, seuls au milieu des autres. Ma vie, ponctuée par ces rencontres éphémères mais régulières, avait pris une autre saveur. Mes envies reprenaient sens. A chaque fois, je voulais le regarder sans qu’il le sache, sans que personne ne le voie. Je le voulais pour moi seule. Je laissais toutes les autres le regarder, l’approcher, l’emmener parfois. Un seul regard de sa part, quelques mots échangés suffisaient à combler mes envies et nourrir mon désir jusqu’à la fois suivante. Il pouvait se partager entre toutes mais mes regards étaient exclusifs. J’avais envie qu’il me voie sans me désirer, qu’il me parle et qu’il m’écoute sans me désirer, qu’il me découvre sans me désirer, qu’il me porte un regard masculin sans me désirer,… S’il l’avait exprimé, je ne lui aurais pas permis de m’aimer. Alors que moi, je brûlais du désir de le toucher, de reproduire cette décharge qui avait parcouru mon corps quand ma main avait pris la sienne, il y a si longtemps déjà…, de sentir la chaleur de sa peau, manger ses lèvres en plongeant dans son regard détaché, presque distant. Je voulais apparaître sans qu’il me regarde, qu’il me sente sans me voir, qu’il me touche par hasard. Je vivais avec des œillères, ne pensant qu’à lui, ses mots, ses gestes, son parfum. Je ne me nourrissais plus que de souvenirs cultivés avec précaution d’une fois sur l’autre. Et ma silhouette a commencé à trahir mon trouble… Mais, je me sentais bien, encore au Printemps quand le froid est revenu, naïve au temps des bourgeons, réchauffée au soleil de ses regards sporadiques et tellement attendus… Je savourais la sensation de ce désir croissant que je laissais me consumer doucement. Nous avions appris à rire ensemble. Je lui ai découvert un humour mordant, tranchant qui a trouvé son autre dans ma répartie acérée. L’amusement de nos échanges a fini par créer une certaine connivence et nous partagions de plus en plus d’apartés au milieu de nos groupes. Nous étions au comble de la séduction sans l’admettre. Parfois, nous avions trouvé des prétextes pour passer quelques moments ensemble, de courts instants, juste lui et moi. Personne d’autre. C’est un caillou qui nous força la main en retenant mon pied pour me plonger dans ses bras. Et j’ai plongé dans son corps. Ses bras qui m’enlaçaient m’ont procuré une douceur infinie, un appel à rester. De cette étreinte brûlante, nos corps nus ont fusionné dans un désir partagé, une pulsion charnelle qui a chassé toutes nos retenues. Mes mains ont parcouru son corps pour explorer toutes les sensations que pouvaient me procurer le toucher de sa peau. La douce découverte s’est rapidement muée en une rage de mêler nos corps, se palper, une impatience à se posséder mutuellement. Ses caresses me tiraient des gémissements incontrôlés en m’invitant à l’abandon. Ma jouissance a été extrême dès cette première fois, et j’ai blotti mon visage dans le creux de son cou pour cacher les larmes que le plaisir avait fait jaillir. Et, je suis restée là, je ne pouvais plus bouger. Je ne voulais pas non plus… J’étais dans ses bras et je me suis endormie en espérant que l’éternité nous oublierait là, maintenant. La nuit nous avait offert un peu de repos et un mouvement de son bras nous avait éveillés. Je m’étonnais de nous voir encore enlacés, comme s’il était attendu qu’il profite de mon sommeil pour partir, me quitter. Nous avons repris nos caresses tendrement et cette seconde étreinte nous apportait de nouvelles sensations, une chaleur confortable et sereine. J’aimais ce corps musclé comme je l’avais imaginé, je regardais ses mains comme je ne l’avais jamais fait avant, son regard me disait que notre connivence s’était prolongée sur ces moments où sans parler nous savions nous trouver. Au petit matin, le drap me couvrait partiellement. Le lit vide gardait la chaleur de son corps. J’ai roulé sur la place qu’il venait de quitter pour m’imprégner de cette température résiduelle. Il est parti. Je m’y attendais. Tant pis ! Le plaisir de ces instants a figé un sourire que je ne parvenais pas à laisser dans les draps abandonnés. L’intensité de ces sensations n’existe que par leur caractère éphémère. Nous n’étions pas faits pour un partage quotidien mais je savais que notre prochaine étreinte n’attendrait pas la bienveillance d’un caillou.
Cette gare est immense. Des centaines de trains en partent tous les jours, chacun dans des directions différentes. De quoi faire rêver… Ce soir, je suis arrivée au bout des quais, pour prendre ce train que je prends régulièrement. Je le connais par cœur : 19h42, il part ponctuellement le plus souvent et me dépose toujours à la même heure à l’arrivée et, mécaniquement, j’emprunte le tunnel qui m’oriente vers la sortie pour rejoindre le parking sur lequel m’attend ma voiture. Ce train, je l’aime. Il est tout bleu, d’un bleu sncf, lisse. Il est d’une régularité rassurante. Parfois, une grève de cheminot ou un éboulement de pierre sur la voie vient casser cette routine donnant un intérêt éphémère à ce trajet. Parfois, mon chéri m’accompagne. Et, j’ai le plaisir de troquer ma posture contre la vitre avec un livre calé entre les mains contre un blotti au creux de son épaule avec un bras enveloppant. C’est simple et c’est doux. Mais, ce soir en rentrant dans la gare, je ne me sens pas comme d’habitude. Depuis quelques jours, des envies d’ailleurs me titillent. Alors, j’ouvre les yeux sur les autres trains de cette gare pour découvrir que chacun propose des destinations à faire rêver… Ils vont plus loin que le mien, hors de France parfois. Ils portent les couleurs des destinations qu’ils affichent et je devine le soleil et sa chaleur, la neige et sa douceur immaculée, la mer et ses embruns,… Pourquoi ce soir, ai-je la sensation d’ouvrir les yeux, de découvrir quelque chose de nouveau ici, dans ce lieu que je fréquente pourtant très souvent ? C’est alors que j’en aperçois un, un peu en retrait, comme réservé pour une clientèle de VIP. Il ne brille pas particulièrement mais le ton des couleurs de ses wagons est chatoyant, chaleureux, contrasté, attirant…Sans vraiment y réfléchir, je m’approche instinctivement et je cherche sa destination. Mais, l’information doit être secrète, je ne trouve aucun panneau, pas d’affichage sur les entrées de voiture non plus. J’imagine une destination exotique, une arrivée en gare très fleurie dans un paysage paradisiaque à l’autre bout du monde, un voyage relaxant avec la promesse d’un séjour magique. Je regarde par les fenêtres légèrement teintées pour deviner des sièges confortables mais en très faible nombre, espacés. Je pense à un voyage de personnalités avec des billets exclusifs...Pas pour moi, donc. Alors que je m’apprêtais à faire demi-tour, ma curiosité insatisfaite, un contrôleur à l’uniforme unique, très différent de ceux qui déambulent dans mon beau train bleu, me tente : « vous nous accompagnez ? ». Moi, surprise et un peu gêné par cette offre alors que je n’avais pas de pass-vip, j’hésite avant de répondre que mon train m’attend sur son quai, à l’opposé de la gare. L’homme sourit et me répond « celui-ci fait son unique départ… ». Quelques instants, je reste là. Je le regarde droit dans les yeux, sans bouger. Il ne bouge pas non plus, ne sourcille même pas en tenant mon regard.Mais quoi ? J’aurais voulu qu’il insiste ? Qu’il me dise que je faisais partie des VIP, juste ce soir ? Non, je n’espérais rien du tout… Mais, au final, notre échange visuel et silencieux est interrompu par l’arrivée d’une élégante jeune femme qui monte de justesse avant la fermeture des portes.Je regarde le train s’éloigner et retourne au confort du mien.Mon chéri m’a fait la surprise ce soir : il m’attend sur le quai de mes habitudes. Il m’enlace tendrement, assuré de me trouver là où il m’attend, et il me prend la main pour rejoindre notre wagon. Je reprends mon voyage en pensant à la belle tentation d’une escapade exotique… Je propose à mon amoureux de tenter l’aventure, sur notre prochain voyage, de choisir un autre train, juste à l’instinct ou à la couleur de sa carrosserie, juste pour voir où il nous emmènera, juste pour voir s’il existe autre chose ailleurs…J’avais juste l’impression d’avoir retrouvé la couleur dans mes perspectives.Une apparition ? Un mirage ? Personne ne savait rien de ce mystérieux train… Comme si j’avais été la seule à le voir sans saisir l’unique occasion d’un voyage onirique…
Tempête en haute mer - Nolwenn A bord de notre petit chalut, tout de bois fabriqué et de vert et rouge coloré, nous partîmes main dans la main, ou plutôt lui à l’intendance et moi à la barre. La mer, féconde, avait récompensé nos efforts en garnissant nos filets trois fois sur quatre. Nous n’avions pas pris autant de poissons que nous l’aurions souhaité mais cette belle pêche nous assurait déjà une confortable prospérité. La mer était calme et sereine, nous naviguions heureux, tranquille, savourant le silence, bercé par la houle, baignant dans les parfums de nos petits poissons, tous différents mais chargés de nos espoirs de réussite. Alors que le calme commençait à nous paraître suspicieux, connaissant le caractère cyclothymique de notre mer, le vent nous a soufflé à l’oreille qu’un cachalot peu reconnaissant avait agacé celle qui le portait en son sein. La brise prévenante se changea bientôt en rafales, donnant échos à la colère de la mer devant l’ingratitude de ceux qu’elle faisait vivre. Mes lunettes américaines sur le nez, celles qui me permettent d’appréhender la beauté des reliefs de l’existence, j’enfilais rapidement mon ciré jaune pour me jeter à corps perdu dans cette tempête annoncée. Une bonne secousse pour nous rappeler que nous devons dominer la nature, il ne faut pas l’éviter ! Je jetais son ciré à mon mari en l’engageant à m’accompagner dans cette lutte contre les éléments. Après avoir encaissé les premières rafales à découvert, il enfila mollement le vêtement protecteur. Le grondement de la mer arriva à nous, soulevant et relâchant brusquement notre embarcation. Les couches de nos petits poissons glissèrent de babord à tribord. « Accrochez-vous ! » leur cirait Georges, « Votre maman est à la barre ! Nous allons nous en sortir.». Mais les bords de caisse étaient glissants et même un peu poisseux, les mettant en danger au grand damn de leurs protecteurs. La tempête était mauvaise. Ponctuées de quelques accalmies, elle dura 10 longues journées, pendant lesquelles la crainte à propos de l’avenir a revêtu tous les visages. Par moment, la confiance d’un éphémère retour au calme dégageait l’horizon. L’instant d’après une rafale nous rappelait notre indéniable fragilité et l’incontestable inquiétude que nous partagions pour les trésors engrangés en soute. Les secousses furent violentes et nous rendirent tous les deux malades, troublant notre sommeil, modérant notre appétit, retirant la saveur de nos aliments, absorbant nos ressources et affaiblissant nos forces. Puis, un matin, alors que nous attendions encore un retour de vague, un rayon de soleil fit son apparition entre deux cotonneux nuages. A bien y regarder, l’un d’eux nous faisait un clin d’œil. Je fus la seule à le voir. Mais, à ce moment-là, pour partager mon regard et apprécier la nouvelle perspective qui nous était offerte, mon mari consentit enfin à enfiler les lunettes roses que je lui offrais, malgré l’évidente faute de goût à côté du jaune de son ciré. En retour, il a posé quelques paillettes attrapées au filet à papillon pendant l’orage sur les miennes pour que nous continuions à partager les richesses que la vie nous apportait. Nos poissons chéris égratignés remontés à la lumière sur le pont, il me prit la main avec un sourire rassuré. Nous découvrîmes ensemble, main dans la main, le phare qui nous guidait vers un retour sécurisé au bercail.Si la tempête ne nous fait pas peur, à nous marins-pêcheurs, elle nous évite la somnolence. Chaque lutte, si elle ne nous fait pas couler et perdre tout ou partie de notre pêche, nous rend plus fort pour affronter les suivantes. De la maison, nous regardons la mer. Nous la reprendrons dans trois jours, confiants sur l’équipe que nous formons et sereins sur l’avenir qui nous est promis. Mon mari a choisi de ne plus quitter son ciré. Tous les deux, nous gardons nos lunettes roses qui nous fixent un sourire en coin en nous demandant quelle sera la prochaine farce de la mer. Ce qui est certain, c’est que la Marine n’a qu’à bien se tenir, nous sommes devenus de vrais loups de mer !
D’un pas léger, le chevreuil rebondit sur la route et disparut dans ce maquis nous entourant. Il m’avait freiné dans mon élan et je ne pus que le regarder admiratif se sauver comme dans un songe. D’un pas léger. Ce bel animal parcourant nos forêts se permettait de jouer à nous défier, à vivre de manière parallèle, à nous côtoyer et à nous fuir. Une grace, telle était mon impression admirative. Et je la suivais le plus longtemps possible de mon regard. L’hiver venait de disparaitre, les dernières traces de neige jonchaient les alpages, la végétation réapparaissait, les températures printanières pointaient et faisaient renaitre la nature. La lumière devenait blanche, pure, envahissante à la rétine. On respirait et on étouffait. La saison des envies, l’envie de refaire ses bagages, d’envisager les voyages qui semblaient avoir été enseveli par les chutes de neige successives. Alors c’est avec émotion que je me pris à sortir le tout de mon placard et à scruter mon cœur pour déceler mes vœux les plus enfouis. Tellement facile et si compliqué. Ce soir cela sentait l’herbe coupée, ma tête était engourdie, mon âme était partie à l’aventure, ne restait à mon corps avachi de vouloir suivre. Les yeux fermés, je retrouvais des images d’enfants à pareille époque. C’était inquiétant de vouloir revivre ces moments pourtant enfouis. Et grisant.
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